Un individu peut être un solitaire de tempérament ou le devenir par choix. Mais, à quelques rares exceptions près, le solitaire est souvent un être seul qui souffre de son isolement. Car l'être humain est un animal social.
La solitude est une question difficile à cerner. Elle est diverse dans ses manifestations. Pour certains, elle se traduit par un sentiment d'ennui; pour d'autres, par un état anxieux... Tout ce qu'on peut dire : ils sont de plus en plus nombreux dans notre société les gens qui se sentent seuls, coupés des autres, coupés du monde et qui souffrent d'isolement. De solitude, comme on dit. Ils sont nombreux. Mais combien sont-ils ? C'est difficile à dire.
Parce que la solitude est une souffrance muette. Il est mal vu de se plaindre de sa solitude. On se tait. On garde sa souffrance pour soi. Comme si on avait honte de se sentir isolé.
les causes
L'homme est un animal social. Son besoin de communiquer est fondamental. Nécessaire à son équilibre. Dans notre société, les troubles psychosomatiques, mentaux ou nerveux, causés par l'isolement, sont de plus en plus nombreux.
"... le raz de marée d'information électronique, instantanée et planétaire, isole les individus."
Marshall McLUHAN, in "Actualité" Jan. 80.
Or, cette absence de communication se rencontre à une époque où nous assistons à une multiplication pour ainsi dire infinie des techniques et des sciences de la communication. La simple communication interpersonnelle n'y trouve pas son compte. McLUHAN dit qu'en aggravant la promiscuité des individus, l'environnement que constitue l'information instantanée augmente leur solitude et leur désespoir... -"...promiscuité, dit-il, n'est pas communauté."
Nous sommes dans une situation qui peut sembler paradoxale : d'une part, ce qu'on appelle la présence collective envahit l'espace intérieur de l'individu : son territoire est de plus en plus restreint, dans les lieux publics, il est cerné par les autres, en même temps que de plus en plus submergé par les images et les sons; et, d'autre part, il souffre de l'absence de communauté.
Le genre d'isolement dont souffre l'individu dans notre civilisation urbaine paraît, du point de vue historique, sans précédent : marcher dans la foule pendant des heures sans rencontrer un seul visage connu, rentrer chez soi sans être accueilli par personne, passer seul une soirée après l'autre; sans jamais personne ou presque avec qui communiquer - tout cela est nouveau. Pour extrême qu'elle puisse paraître, cette description s'applique à l'existence de centaines de milliers de personnes dans nos villes.
Notre société est très mobile : les individus vont d'un travail à l'autre, d'un quartier à un autre d'une ville à une autre. Ce qui favorise l'isolement. Curieux paradoxe : ce sentiment d'isolement germe et grandit le mieux en pleine société de masse; et, à cause d'elle, précisément, qui donne à l'individu le sentiment d'être perdu, noyé dans la foule anonyme... En pleine société de masse, l'individu connaît la difficulté, voire l'impossibilité de nouer des relations interpersonnelles.
La société de consommation est ainsi faite que chacun vise à avoir tout ce qu'il lui faut : sa machine à laver, sa voiture, sa télévision, comme si on évitait toute mise en commun des équipements ménagers ou autres - évitant ainsi toute possibilité d'échanges ou de rassemblement. L'habitat moderne encourage l'isolement.
Notre société a poussé de façon excessive la ségrégation naturelle des âges : aujourd'hui, les enfants, les adultes, les gens âgés - chaque groupe a son monde dans lequel les autres ne pénètrent pratiquement jamais. Et cette ségrégation est en partie responsable de l'isolement d'un très grand nombre d'individus.
autrefois
La société reposait autrefois sur des communautés de base : d'origine, d'habitat, de travail, de loisir, etc. L'individu se trouvait naturellement intégré dans ces communautés - ce qui lui permettait de s'exprimer et de s'épanouir.
La famille, en particulier, jouait un rôle important comme lieu des échanges interpersonnels. Je pense à la grande famille qui regroupait les collatéraux : oncles, tantes, neveux, cousins. Elle a été progressivement réduite à la famille nucléaire : le couple et quelques enfants, et on assiste même aujourd'hui à son éclatement.
L'individu devient l'unité de survie. Facteur d'isolement.
Il existait aussi les lieux de rencontre tels que, par exemple, le perron de l'église... Je pense à la sortie de la grand-messe, le dimanche à la campagne, alors que pratiquement tout le monde se retrouvait. Il y avait aussi la place du marché qui était une occasion de rencontre. Au Mexique, on trouve encore ce petit parc au centre des villes, le "zocalo" souvent entouré de cafés terrasses, lieu d'interaction, où s'amorcent les idylles amoureuses, sous le regard discret des anciens.
La croissance démesurée de la ville a entraîné la destruction de l'espace sociologique, par la réduction, puis l'effacement des communautés de base - ce que certains s'emploient aujourd'hui à reconstituer. Il y avait aussi des fêtes qui étaient l'occasion de véritables manifestations collectives et d'échanges interpersonnels; alors que les fêtes sont plutôt aujourd'hui l'occasion des fins de semaine prolongées pendant lesquelles on tend à se replier sur soi. Il n'y a plus l'éclatement sur l'extérieur dont les fêtes étaient l'occasion.
La nostalgie en soi n'apporte rien. Mais elle peut permettre de découvrir certaines règles pour une vie plus harmonieuse. À une époque où nous devons entreprendre de remettre le monde à l'endroit
l'évolution des mœurs
Le mariage n'est pas une solution à la solitude, contrairement à ce que certains continuent de penser. D'autant moins que l'institution du mariage traverse une crise : l'évolution des mœurs qui favorise une plus grande liberté de l'individu paraît être aussi un facteur de solitude.
Ce qui apparaît comme un progrès sur un plan engendre souvent de nouveaux problèmes à d'autres niveaux. Le nombre de divorces augmente. Et plus spécialement chez les jeunes. On peut interpréter les statistiques d'une manière positive : cette révolution représente, en effet, un progrès vers l'autonomie de l'individu, vers la libération des contraintes imposées par la société. Mais, par ailleurs, le prix à payer est celui de l'insécurité et de la solitude.
Il y a beaucoup à dire sur le célibat en rapport avec la solitude. Le célibat, autrefois considéré comme marginal, est maintenant de plus en plus accepté dans notre société - et doit l'être, du reste - comme une façon normale de vivre : un état qui entre désormais dans la norme élargie. Le célibat, au sens large, comprend aussi les divorcés qui se retrouvent le plus souvent dans une situation comparable à celle des célibataires. Il demeure qu'un très grand nombre de célibataires acceptent mal l'isolement qui découle de leur état; un isolement qui augmente au fur et à mesure qu'on avance en âge. Des recherches démontrent clairement que, dans la majorité des cas, l'état de célibataire est associé à la solitude.